Quand les questions de foi deviennent des enjeux liés aux données
Lorsque l'IA répond à des questions religieuses, ce n'est pas seulement la forme de la communication qui change. Entre disponibilité immédiate et certitude apparente, des éléments fondamentaux de la foi sont mis à mal : la bataille autour de l'interprétation, la gestion de l'ambivalence et la responsabilité de son propre jugement.
Le reportage du diffuseur alémanique SRF intitulé « Glaube und Radikalisierung – KI krempelt die religiöse Welt um – mit problematischen Folgen » (Foi et radicalisation – L’IA bouleverse le monde religieux – avec des conséquences problématiques) décrit une évolution qui a commencé depuis longtemps et qui ne pénètre pourtant que lentement dans la conscience de l’Église : l’intelligence artificielle modifie la pratique religieuse. Des chatbots répondent à des questions de foi, rédigent des prédications, accompagnent les prières et se présentent parfois même comme des autorités spirituelles. Ce qui semble techniquement évident n’est pas sans poser de problèmes sur le plan théologique.
L’attrait est évident. L’IA est disponible, facile d’accès, patiente. Quiconque se débat la nuit avec une question de foi n’a pas besoin de prendre rendez-vous. Quiconque a des réticences à parler à une pasteure, à un imam ou à une rabbine interroge discrètement l’appareil dans sa poche. Pour les communautés religieuses, cela ouvre de nouvelles possibilités de diffusion, d’accompagnement et de communication. D’une certaine manière, cela s’inscrit dans un long processus historique – les religions ont rarement été à la traîne sur le plan technique.
Et pourtant, quelque chose est en train de changer. Le premier point concerne les données. Poser des questions à un chatbot religieux révèle plus que de simples informations sur soi. Il s’agit d’informations qui touchent à l’intimité : maladie, culpabilité, peurs, doutes, prière, pratique religieuse. Ces données sont sensibles. Elles permettent de tirer des conclusions sur la vision du monde, la vulnérabilité et les crises existentielles d’une personne. On ignore souvent ce qu’il en advient. En cas de réutilisation ou d’exploitation de ces données, le préjudice n’est pas anodin, mais peut être profond.
La radicalisation ne commence pas seulement avec la haine. Elle peut déjà s’amorcer là où s’estompe la volonté de supporter les contradictions et de juger par soi-même.
Dans le même temps, une question de fond se pose. Les modèles de langage produisent des réponses qui semblent plausibles, mais qui ne sont pas toujours fiables. Ils s’expriment avec un ton de certitude tranquille, même lorsque l’incertitude serait de mise. Or, les personnes qui utilisent de tels systèmes recherchent rarement seulement des paroles. Elles sont en quête de repères. Et c’est précisément là que le bât blesse : non seulement à cause de la survenue d’erreurs, mais aussi du fait de l’impression qui laisse entendre qu’une autorité s’exprime ici.
À cela s’ajoute une distorsion souvent moins visible. Les données d’entraînement ne sont pas neutres. Elles portent en elles des empreintes culturelles, linguistiques et politiques. Lorsque certaines perspectives dominent, d’autres apparaissent comme marginales ou suspectes. Cela concerne au premier chef les religions, qui font de toute façon l’objet de débats sociétaux sensibles. L’IA ne se contente pas de refléter ces glissements. Elle peut les renforcer et leur conférer une apparence d’objectivité.
Quand les réponses deviennent trop simples
Enfin, se pose la question de la radicalisation. Non que toute utilisation de l’IA religieuse mène directement à l’extrémisme. Mais ces systèmes ont tendance à fournir des réponses claires et affirmatives. L’ambivalence, les divergences internes et les traditions d’interprétation acquises sont alors vite négligées. La réponse à une question est souvent lisse, accessible, immédiatement compréhensible. Cela soulage, ce qui est justement l’aspect problématique. La radicalisation ne commence pas seulement avec la haine. Elle peut déjà s’amorcer là où s’estompe la volonté de supporter les contradictions et de juger par soi-même.
Peut-être s’agit-il ici non seulement d’un problème technique, mais aussi d’un phénomène qui accompagne la pratique religieuse depuis longtemps : le désir de clarté, d’univocité, d’une voix qui dise les choses telles qu’elles sont. L’IA rend ce désir visible, et y répond tout à la fois.
Cela jette également un nouvel éclairage sur l’Église et la théologie. L’appartenance religieuse n’a jamais été simplement univoque.
Elle s’inscrivait dans le dialogue, dans une pratique commune, dans des textes sujets à interprétation, dans des expériences pouvant se contredire. Un cheminement qui n’était pas exempt de pouvoir, ni de simplification, ni d’abus, mais qui signifiait que la foi ne naissait pas dans le vide.
Symbolbild
C’est précisément ce qui fait apparaître la réelle signification de la formation théologique. Elle consiste moins en un arsenal de réponses correctes. À cet égard, l’IA s’améliore à toute vitesse, devient plus rapide et plus complète. La formation théologique vise plutôt le discernement : la compréhension que les convictions religieuses se sont développées au fil de l’histoire, qu’elles doivent être interprétées et qu’elles s’expriment différemment dans de nouveaux contextes. Porter un jugement théologique ne consiste pas uniquement à savoir quelque chose, mais à avoir également conscience des limites de ce savoir.
La théologie se penche ainsi sur quelque chose qui ne se fabrique pas facilement. Elle peut mettre en lumière des traditions, examiner des arguments, ouvrir des interprétations. Mais elle ne dispose pas de la vérité au sens d’un bien acquis. En ce sens, elle reste tributaire du dialogue, de la contradiction, de la correction.
C'est là que se manifeste également une limite de l'IA. Elle peut simuler de tels processus, elle peut juxtaposer des positions et pondérer des arguments. Mais elle n'est pas elle-même impliquée dans cette confrontation. Elle réagit sans être concernée. Elle produit des réponses sans assumer de responsabilité.
La foi, cependant, ne se nourrit guère de l'absence de friction. Elle naît souvent précisément là où quelque chose ne tient pas la route, où des questions subsistent, où les interprétations se heurtent. Lorsque la pratique religieuse s’appuie trop fortement sur des systèmes axés sur l’adhésion, la conformité et la confirmation, la forme de la foi s’en trouve également modifiée. Elle devient peut-être plus rapide, plus individuelle, plus immédiate, et en même temps plus encline à la simplification.
Elle sait que la foi ne se nourrit pas d’une certitude immédiate, mais de l’écoute, de l’examen critique et de la lutte en commun.
La théologie réformée est sensible à de tels glissements. Elle se montre traditionnellement réticente face à toute forme d’autorité qui ne se soumet pas à la critique. Elle sait que la foi ne se nourrit pas d’une certitude immédiate, mais de l’écoute, de l’examen critique et de la lutte en commun. Et elle sait aussi que ces processus ne sont jamais achevés.
Laisser la place à la contradiction
Cela ne revient pas à rejeter par principe les formats numériques. La question est plutôt de savoir comment les utiliser et ce qu’ils permettent de réaliser. Quelle forme de foi émerge lorsque les réponses sont disponibles à tout moment ? Qu’advient-il de la capacité de discernement lorsque les contradictions se font plus rares ? Et que signifie le fait que des questions intimes soient de plus en plus adressées à des systèmes dont la logique est déterminée par des considérations techniques et économiques ?
Peut-être que la force de l’Église ne réside pas dans sa capacité à suivre le rythme de cette évolution en répondant elle-même de plus en plus vite. Mais plutôt dans sa capacité à maintenir des espaces ouverts à d’autres possibilités : des conversations plus lentes, le partage d’expériences, et aussi la prise de conscience que tout ne doit pas être élucidé immédiatement. Des espaces où l’on ne se contente pas de simuler une réponse, mais où l’on prend le risque d’en formuler une.
Car toute réponse ne constitue pas forcément un repère. Et toute forme d’autorité n’est pas forcément bénéfique – en tout cas pas dans le cas où elle tend à remplacer le jugement personnel.
Comment vivez-vous l’utilisation de l’IA dans le contexte de la foi et de la religion ? Partagez votre point de vue dans les commentaires.
Commentaires